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UN 12 OCTOBRE DE DÉSUNION

Au vu des circonstances particulières, les réjouissances étaient plus sobres cette année. En ce 12 octobre, jour de fête nationale en Espagne célébrant le Jour de l’Hispanité, ou la « La Découverte de l’Amérique » par Christophe Colomb, le traditionnel défilé militaire et la réception au Palais Royal n’ont pas eu lieu. Seul un lever de drapeau était prévu en comité réduit sur la Place de l’Armurerie du Palais, en présence du monarque et de sa famille, de Pedro Sánchez, président du gouvernement, et de quelques ministres. Quatre jours avant, dans un contexte de flambée des cas de COVID-19 à Madrid, le gouvernement de coalition (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol et Unidas Podemos) décrétait l’état d’urgence dans la capitale. Une décision radicale qui n’a pas manqué de faire polémique à droite (Parti Populaire, aux commandes de la mairie et de la communauté autonome), et à l’extrême-droite (VOX, entrée au Parlement lors de la dernière législature).

Dans le pays le plus touché d’Europe par la seconde vague de la pandémie, les tensions politiques et idéologiques sont à leur comble.  On aurait néanmoins pu croire que la Journée de l’Hispanité allait apaiser les esprits… Il n’en fut rien. Si les symboles nationaux y ont souvent été source de crispations, la fête nationale a une nouvelle fois mis en lumière les divisions grandissantes en Espagne exacerbées par l’élargissement du panorama politique vers les extrêmes.

 

C’était une première pour Pablo Iglesias. Le secrétaire général de Unidas Podemos(extrême-gauche), second vice-président et Ministre des Droits Sociaux et de l’Agenda 2030 du gouvernement de coalition de gauche assistait pour la première fois aux célébrations de la Fête de l’Hispanité. Lui qui, par le passé, refusait de s’y rendre au motif que la fête nationale « commémore un génocide en Amérique Latine », était bien présent aux côtés de la famille royale, de l’exécutif municipal, du gouvernement et accompagné de trois autres ministres de sa formation politique. Simple exercice de pouvoir ou véritable opportunité de coup de communication politique, sa présence était très observée. Et pour cause, il n’a pas manqué au rendez-vous. Arborant un masque en hommage à la santé publique d’une marque faisant la promotion de la République, le leader de Unidas Podemos -ainsi que les ministres de sa formation politique-, n’ont pas souhaité rendre la révérence au Roi Felipe VI lors du traditionnel salut aux membres de l’exécutif.

 

Ni Pablo Iglesias, ni les ministres de sa formation politique n’ont souhaité saluer le Roi (Photo : lasexta.com)

« Ils ne veulent pas demander parce qu’ils connaissent déjà la réponse »

Le geste n’est pas passé inaperçu et c’était bien l’effet escompté. Il s’ancre dans une volonté de la formation violette de mettre à l’ordre du jour un débat sur la légitimité de la Monarchie espagnole. Si Unidas Podemos n’a jamais caché ses tendances républicaines, le contexte de ces derniers mois -notamment la fuite à l’étranger du roi émérite Juan Carlos, ainsi qu’une polémique déclenchée suite à un manque de neutralité politique du Roi-, a précipité le lancement du débat. En cette même journée, le compte officiel de Unidas Podemos publiait sur Twitter une enquête aux résultats décevants en faveur de la monarchie. « La monarchie est entrain d’échouer », commentaient-ils sur le réseau en se référant à ce sondage préparé par 16 médias de la Plateforme des médias indépendants. Pablo Echenique, porte-parole du groupe parlementaire s’est d’ailleurs fait remarquer par son tweet citant l’enquête : « Ils ne veulent pas demander parce qu’ils connaissent déjà la réponse ».

 

En marge des célébrations officielles, la foule acclame le roi Felipe VI et hue à son tour les membres du gouvernement. En ce prétendu jour d’unité nationale transformé journée de protestation, plusieurs centaines de militants et sympathisants répondaient à l’appel de VOX. Si quelques voix étaient audibles à plusieurs mètres de la place de l’Armurerie du Palais, c’est bien à trois kilomètres, place Colomb, que la nouvelle formation entrante au Parlement lançait un appel au rassemblement dans le respect des gestes barrière. Manifestation par ailleurs non déclarée… Les organisateurs craignant son annulation du fait de l’entrée en vigueur de nouvelles restrictions.

 

« Une mission de sauvetage patriotique »

Le message était clair : appeler à la démission du gouvernement. Une « mission de sauvetage patriotique » contre la « mafia putchiste » coupable d’un « coup d’État institutionnel » et « d’attaques contre la figure du Roi ». Contre la remise en place de l’état d’urgence à Madrid, Santiago Abascal, leader de VOX, sommait les manifestants de se munir du drapeau espagnol en défense des institutions démocratiques et du Roi, leur garant.  Sous l’ondulation de l’immense drapeau de l’Espagne de la Place Colomb flottaient des centaines d’étendards contre la « dérive totalitaire » du gouvernement. Des drapeaux espagnols mais pas que… Celui de la Légion était également présent, mais aussi celui du régime Franquiste, ou de la Falange (parti au pouvoir sous Franco). Les lieux communs de l’extrême-droite espagnole étaient au rendez-vous.

Des symboles de désunion

La stratégie de Vox est simple : elle vise à la réappropriation des symboles nationaux. Du drapeau à la figure du Roi, en passant par le jour de la fête nationale, le processus de réappropriation partisane est en marche. Il est néanmoins clair que ces symboles ont la vie dure… Le premier est assimilé au franquisme et à la guerre civile, Francisco Franco durant la dictature ayant réinstauré la rojigualda (drapeau rouge et jaune) au détriment de l’étendard républicain. Le second est entaché par de nombreux cas de corruption. Le troisième, enfin, est rattrapé par les études décoloniales.

Le sentiment national a de plus en plus de mal à se fondre dans les symboles nationaux. Face à des emblèmes peinant de plus en plus à rassembler, rejetés ouvertement par une partie du gouvernement et défendus timidement par l’autre partie, la politisation de ces symboles prétendus collectifs devient aisée pour qui le veut. Si l’unité nationale n’est évidente nulle part, elle l’est encore moins en Espagne. Le 12 octobre dernier était une journée de désunion.

 

Mattias Corrasco

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