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MANIFESTATION DU 10 FÉVRIER 2019 : UNE UNION SUR FOND DE DIVISIONS

294 mètres carrés, 21 x 14 mètres de longueur, 35 kilos. C’est dans ces dimensions qu’ondulent le rouge et le jaune du drapeau espagnol, surplombant la très centrique place Colomb de Madrid, cœur stratégique dans laquelle confluent des rues si détachées comme la Promenade de Récollets, de la Castillane, Gênes, ou Goya.

bandera colonSource : ABC.es

C’est sur cette place, idéale, que les partis de droite, du centre-droit à l’extrême-droite (Ciudadanos, Parti Populaire et Vox), convoquaient pour le dimanche 10 février, une importante manifestation. Un rendez-vous, dit « historique », pour lutter contre « l’énième trahison » du gouvernement de Pedro Sánchez, après un dialogue peu clair avec Quim Torra, Président de la Généralité de Catalogne. Les droites l’accusaient de céder aux indépendantistes catalans, notamment concernant le droit à l’auto-détermination et l’évocation d’une figure du « rapporteur médiateur » devant veiller sur les pourparlers entre le pouvoir central et l’exécutif catalan en échange de leur vote en faveur du budget.  Les organisateurs invitaient les manifestants à exiger des élections anticipées.

 

Ce dimanche-là, à partir de 10h00, des milliers d’Espagnols affluaient, remplissant la place Colomb, et les rues Goya, Velazquez et Gênes. Aucune consigne des organisateurs sur le port de signes d’appartenances partisans, eux-mêmes venant en simples « citoyens ». Une manifestation citoyenne convoquée par des politiques. Une sorte d’Union Sacrée des dits « constitutionnalistes », autour d’un seul et même symbole : le drapeau espagnol. Le drapeau pour représenter les Espagnols, indépendamment de leur appartenance partisane, mais d’abord incarner une certaine idée de l’Espagne. Le drapeau pour la Constitution ; le drapeau pour l’union de la nation. Le drapeau contre Pedro Sánchez et son gouvernement. Le drapeau contre les traitres. Une sorte de pèlerinage des manifestants munis de l’étendard espagnol, mais aussi européens, LGBTQ+, monarchistes, et quelques franquistes. Des individus aux convictions et aux profils si différents qui, malgré eux, manifestaient ensemble. Une union troublante d’individus bravant la foule et le ciel pluvieux pour se rendre sur la place Colomb.

 

banderas esp eurSource : http://www.público.es

 

Là-bas les attendaient les principaux dirigeants des formations politiques à l’initiative de ce rassemblement : Pablo Casado, leader du parti conservateur « Parti Populaire », Santiago Abascal, du parti d’extrême-droite « Vox », et Albert Rivera, président du parti de centre-droit « Ciudadanos ». Mais aussi Manuel Valls, candidat appuyé par Ciudadanos à la mairie de Barcelone, engagé contre l’indépendantisme catalan, ou Mario Vargas Llosa, prix Nobel de la littérature de 2010. Aucun n’a souhaité prononcer un discours ; il aurait été déplacé de faire de la politique alors qu’il s’agissait de défendre la nation, disaient-ils. Ils ont préféré laisser la scène du monument en hommage au conquérant Blas de Lezo, à trois journalistes : María Claver (OK Diario), Carlos Cuesta (El Mundo) et Albert Castillón (Radio Intereconomía). Des médias de droite. S’en est suivie, à midi, d’une lecture, à tour de rôle, d’un manifeste intitulé : « Pour une Espagne unie, élections maintenant ! ». Un discours d’une vingtaine de minutes, affirmant son soutien inconditionnel à la Constitution de 1978 et au drapeau, son désaveu au gouvernement socialiste, responsable de « la dérive suicidaire de l’Espagne » et de la destruction de la cohésion nationale. « Vive l’Espagne », « Élections ! » répondait la foule. À la suite de l’allocution, la presse de gauche, et celle catalane, ce sont  empressées d’effectuer un fact-checking des affirmations des trois journalistes. Quelques mensonges et beaucoup d’ambiguïtés ont été repérés. Le manifeste avançait notamment que Pedro Sánchez avait accepté les « vingt-et-uns points » de Torra, document proposé par la Généralité de Catalogne au gouvernement pour sortir de la crise catalane et apporter une solution au malaise démocratique espagnol, parmi lequel figure la reconnaissance du droit d’autodétermination. Il n’en a jamais été question, puisque ce document a d’ailleurs provoqué une rupture du dialogue entre l’exécutif central et régional. En réalité, le Président du gouvernement avait déjà été durement critiqué par les indépendantistes catalans car il ne reconnaissait ni l’existence du droit à l’autodétermination, ni celle des prisonniers politiques.

photo abascal et cie.jpgSource : AFP, Oscar Del Pozo

 

La suite du rassemblement aura été à l’image du caractère précaire de cette supposée Union Sacrée. « Une image vaut mille mots » disait Confucius. La photo finale rassemblant les organisateurs de la manifestation aura dévoilé les tensions ou les potentielles futures convergences entre les différents partis : si Pablo Casado n’a montré aucune réticence à poser aux côtés de Santiago Abascal, Albert Rivera et ses camarades de Ciudadanos s’en sont éloignés le plus possible, admettant ne pas être à l’aise en leur compagnie. Manuel Valls aura lui-même refusé d’apparaître sur la photo, affirmant : « il y a des gens avec qui je n’ai pas à être », se référant aux leaders de Vox. L’image d’un portrait de famille faussement unie autour d’une question, le destin de la nation, sur lequel il est devenu de plus en plus difficile de converger, tant elle est l’essence-même de la politique. Encore plus difficile dans ce type de manifestations, qui rassemble les droites les plus extrêmes, des ultra conservateurs de Vox, à l’ONG néofasciste « Hogar Social », en passant par l’unique parti autorisé sous Franco (1939-1975), « La Falange» . En témoigne l’interview en direct de la chaîne Russia Today[1] à Manuel Valls, dans laquelle, pendant qu’il vante ardemment les mérites de la transition démocratique et de la Constitution, une femme scande « Una, Grande y Libre », la devise tripartite du régime franquiste.

La gauche aura été quasiment absente du rendez-vous, malgré les oppositions d’une frange du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) à la politique menée par le gouvernement, et notamment par les leaders historique du parti : Alfonso Guerra et l’ancien Président Felipe Gonzalez. La réaction première du PSOE à la suite de cette manifestation aura été de créer un hashtag sur Twitter : « #YONOVOYCONELFASCISMO »[2], « je ne me joindrai pas au fascisme». Pour l’historien Joaquim Coll, si le Parti Populaire et Ciudadanos ont exagéré en accusant le Président d’être un traitre, le PSOE a commis la même erreur en qualifiant ces dirigeants de fascistes, regrettant le manque de modération et l’instrumentalisation de la Guerre Civile (1936-1939) lors de cette manifestation.

Ce rassemblement aura été le symptôme d’une Espagne très divisée, d’abord entre participants, souvent de droite, et non participants, plutôt de gauche. Des tensions à droite, entre ultra conservateurs, nostalgiques du Franquisme, traditionnalistes et modérés. Mais également à gauche, entre les appuis du gouvernement et les opposants. Les indépendantistes catalans aussi convoquaient, les jours suivants, des manifestations à Madrid et à Barcelone en soutien aux instigateurs du référendum illégal du 1er octobre 2017, sous le slogan « l’autodétermination n’est pas un délit », actuellement emprisonnés, et jugés cette semaine, accusés de rébellion. Ce rassemblement aura également été le symbole de la fin du jeu parlementaire, qui, à droite comme à gauche, consistait à inclure les nationalistes catalans, devenus aujourd’hui indépendantistes, dans la majorité afin de la consolider, ou simplement de la faire émerger. Le journaliste José María Carrascal écrivait le 10 février 2018 dans les colonnes de ABC (quotidien conservateur) que s’allier aux sécessionnistes était comparable à chevaucher un tigre : « soit on le suit où qu’il aille, soit il nous dévore si l’on essaye d’en descendre ». Le 13 février, les indépendantistes de Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), et Partit Demòcrata Europeu Català (PDeCAT), ayant soutenu la motion de censure contre Mariano Rajoy (PP), menant Pedro Sánchez au pouvoir en juin 2018, se sont opposés au budget, en réponse au refus de l’exécutif de céder aux exigences de la Généralité. Défait au Parlement, Pedro Sánchez a convoqué les élections le 28 avril prochain.

 

 

Mattias Corrasco

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=NauPFKFzqKk

[2] https://twitter.com/Ander_Gil/status/1094531761474846721

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