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« ILS NE PASSERONT PAS » PRONONCÉ PAR MACRON : L’ITINÉRAIRE D’UN SLOGAN POLITIQUE INTERNATIONALISÉ

Vendredi 16 octobre 2020, une tragédie s’abat sur la ville de Conflans-Sainte-Honorine dans les Yvelines : un professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty, est sauvagement décapité dans la rue. Les causes de cet assassinat : avoir montré à ses élèves des caricatures du prophète Mahomet dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression. Emmanuel Macron s’exprime alors dans la soirée dans une déclaration officielle où une formulation, prononcée deux fois est déclamée : « Ils ne passeront pas ». Macron tweetera ensuite cette même phrase, tout de suite remarquée.

« Mais je veux dire ce soir de manière très claire : ils ne passeront pas. Nos policiers, nos gendarmes, l’ensemble de nos forces de sécurité intérieure, nos forces de renseignement, mais au-delà de cela, toutes celles et ceux qui tiennent la République, et à leurs côtés, magistrats, élus, enseignants, tous et toutes, nous ferons bloc. Ils ne passeront pas. »

Déclaration du Président de la République suite à l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine, vendredi 16 octobre 2020

Cette formulation n’a pas été inventée par la plume du Président, ni créée ex-nihilo. Ce slogan politique tire ses origines d’une lutte républicaine antifasciste tout droit venue d’Espagne. Il a été prononcé pour la première fois par Dolores Ibárruri (dite La Pasionaria) à l’aube de la Guerre Civile Espagnole (1936-1939) divisant les Républicains, surnommés les Rojos (Les « Rouges ») et les franquistes.

 

Les origines républicaines et belliqueuses du slogan

Cette formule de résistance aux allures guerrières a été inaugurée par le général Robert Nivelle pendant la bataille de Verdun en 1916 contre l’offensive allemande. Mais c’est bien plus tard que ce slogan prendra toute sa force fédératrice de résistance et sa résonnance républicaine.

Direction l’Espagne, le 17 juillet 1936. La République, proclamée cinq ans auparavant jeune et instable, chancèle. Des généraux dont Francisco Franco, prennent les armes contre le gouvernement du Front Populaire élu en février. C’est un véritable coup de force et se succèdent trois gouvernements en une seule journée. L’instabilité est à son comble et le danger est imminent. Les organisations syndicales et politiques arrivent alors à organiser la défense des villes face à la nouvelle menace militaire. Le 19 juillet 1936, sur les ondes madrilènes, les organisations appellent à la résistance contre ceux qui menacent la République. Dans la soirée, c’est la voix de Dolores Ibárruri (la Pasionaria), députée communiste qui résonnera dans les postes radio à Madrid. Le message est simple : rassembler et faire bloc pour combattre les « ennemis de la République », les fascistes. Après ces évènements chaotiques, le discours est peu préparé et spontané mais cette devise dévoile l’urgence de la situation et le dur combat qui les attendent : coûte que coûte, ils ne passeront pas.

«Le Parti Communiste vous appelle au combat. Il appelle spécialement les ouvriers, les paysans, les intellectuels, à occuper un poste de combat pour écraser définitivement les ennemis de la République et des libertés populaires.

Vive le Front Populaire ! Vive l’union de tous les antifascistes ! Vive la République du peuple ! Les fascistes ne passeront pas ! Ils ne passeront pas !»

Extrait du discours de Dolores Ibárruri prononcé le 19 juillet 1936

Cette exclamation rappelle aux Espagnols les élections de février où ce slogan fleurissait sur les affiches…de droite ! Son intervention éloquente provoque un réel bouleversement, enclenche un retournement, le Parti Communiste riposte en utilisant les mêmes mots que ceux prononcés par leurs adversaires ! L’ennemi, conjugué au pluriel est bien identifié : ceux qui s’opposent aux libertés et aux droits démocratiques ne doivent pas passer. Après l’intervention de la Pasionaria, ce slogan se popularise et orne de nombreuses affiches et pancartes. Le chant composé par Rolando Alarcón « No Pasarán » rythmera les pas des républicains contre ceux des franquistes.

Affiche de propagande pendant la Guerre Civile Espagnole, 1936, Inconnue.

Sans grand retentissement à l’étranger, c’est le second discours prononcé au Vel d’Hiv à Paris qui restera dans les mémoires. Cherchant à convaincre le gouvernement français de se rallier à la cause républicaine, la co-fondatrice du Parti Communiste Espagnol déclame un discours cette fois-ci plus percutant que le premier, dans lequel l’injonction « No Pasarán » qu’elle aimerait performative est formulée plusieurs fois. Ses efforts ne feront pas bouger le gouvernement de Blum qui refuse d’entrer dans le conflit.

Ce slogan a suivi le mouvement de la lutte communiste dans laquelle il est né : l’internationalisation. Alors que des milliers d’ouvriers et communistes viennent de divers pays pour défendre l’idéal républicain sur les terres espagnoles, cette devise s’internationalise et gagne les terres où la lutte antifasciste est virulente. Les efforts du camp républicain ne sont pas suffisants et la Guerre Civile Espagnole se terminera par la prise de Madrid par les franquistes en mars 1939, criant victorieux « Ya hemos pasao » (« Nous sommes passées ») en guise de réponse provocatrice au slogan républicain. Le chotis (danse traditionnelle espagnole) inspiré de cette réponse et chanté par Celia Gámez illustrera cette bataille idéologique symbolisée par ces expressions.

 

Que reste-t-il de ce slogan de résistance espagnole aujourd’hui ?

Plus de 80 ans après, ce slogan a illustré de nombreuses luttes aussi virulentes les unes que les autres. Accompagné du drapeau rouge socialiste ou bien de la faucille et du marteau communistes, « No Pasarán » prononcé par la Pasionaria a dépassé les frontières et les barrières de la langue. Au Brésil, en Russie ou encore en Grèce, ce slogan a résonné a plus d’une reprise.

De Rio à Brasilia, des milliers de personnes sont venus dénoncer une commémoration « fasciste ».COPYRIGHT 2019 THE ASSOCIATED PRESS. ALL RIGHTS RESERVED.

En Espagne, cette devise antifasciste, « lieu de mémoire » (Pierre Nora) de l’histoire espagnole, fait l’objet aujourd’hui d’une réappropriation permanente. En 2019, le militant souverainiste Jordi Cuixart i Navarro, condamné pour sécession dans le processus indépendantiste catalan, rappelle lors de son procès l’origine de ce slogan : c’est la traduction d’un poème d’Appel·les Mestre populaire dès la Première Guerre Mondiale et connu des intellectuels de l’époque. La même année, on verra apparaître dans un tout autre contexte cette phrase emblématique sur les poitrines des Femen lors d’un meeting de Vox (parti d’extrême-droite) Place Colomb à Madrid. Ce parti, qui a percé en 2018, avait alors proclamé, presque victorieux « Ya hemos pasao » dans un Tweet mai 2019 après les élections municipales où le parti d’extrême-droite avait obtenu 7,6% des votes et 4 sièges au Conseil Municipal. Cette réplique révèle les crispations d’une Espagne divisée dont le passé franquiste fait encore débat.

Samedi dernier, les revendications pour une République Espagnole résonnaient de nouveau dans les rues de Madrid par une partie de la population qui brandissait le drapeau de la IInde République Espagnole.

La devise républicaine « No Pasarán », qui n’a pas rompu avec ses racines communistes, resurgit souvent en France pendant les manifestations antifascistes, notamment durant l’affaire Clément Méric où ce militant d’extrême-gauche est décédé après une rixe opposant un groupe de skinheads d’extrême-droite nationaliste et un groupe d’extrême gauche le 5 juin 2013.

Manifestation à la mémoire de Clément Méric, place Kléber à Strasbourg le 6 juin 2013

 

Vendredi 16 octobre dernier, en utilisant ce slogan depuis des décennies internationalisé, Macron a réactivé l’imaginaire de résistance républicaine face à une menace qui n’est pas cette fois-ci fasciste mais islamiste. Le Tweet du Président de la République Française, automatiquement traduit par Twitter dans la langue de l’utilisateur, a tout de suite interpelé les Espagnols … et non sans raison.

 

Anaïs Ponsin

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