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EN 2019, IL EST ENCORE DIFFICILE D’ÊTRE JEUNE EN ESPAGNE

« La jeunesse est un défaut qui se corrige avec le temps » disait l’écrivain Enrique Jardiel Ponciel. En Espagne, la crise de 2008 due à l’explosion de la bulle immobilière a eu un effet dévastateur sur les jeunes : entre 2008 et 2017, au moins 645.745 jeunes ont fuit à l’étranger dans la perspective d’un futur meilleur, et près de la moitié des Espagnols âgés de moins de 25 ans a perdu son emploi. Si la situation économique s’est assainie depuis, les fantômes de la crise sont encore bien présents, affectant toujours la jeunesse dans son ensemble. En cette période d’élections –les élections législatives se tiendront le 28 avril- le Centre de Recherche Sociologique (CIS) annonce que près de la moitié des Espagnols de moins de 25 ans s’abstiendront lors du scrutin. Durant cette campagne électorale, les jeunes n’ont pas été un thème central. Jamais directement mentionnés, ils ont été invisibilisés par d’autres problématiques comme la crise catalane, les retraites, les impôts ou la corruption. Antonio, Juanjo, Nacho, Gonzalo et Daniel ont entre 19 et 21 ans. Ils sont, ou ont été militants, respectivement des partis Ciudadanos (centre-droit), Partido Popular (PP, droite), Vox (extrême-droite), Partido Socialista Obrero Español (PSOE, gauche) et Unidas Podemos (extrême-gauche). Tous ont le même constat : être jeune en Espagne est compliqué car, durant ces dix dernières années, la jeunesse a été mise de côté par les responsables politiques. Mais tous croient en la politique pour changer les choses : ce dimanche, ils voteront.

Lundi dernier, ils acceptaient de débattre autour des différentes problématiques touchant leur génération.

 

discurso del rey

Message de Noël du Roi : « La société espagnole a une dette envers ses jeunes » (Source: RTVE.es)

 

Selon une enquête du CIS, la moitié des jeunes s’abstiendront ce dimanche. Une grande partie d’entre eux déclarent ne se sentir représentés par aucun parti. Vous, pour la plupart, êtes militants très actifs. Pourquoi ? Pourquoi dans ces partis ?

– (Antonio, Ciudadanos) J’ai toujours été ce gars bizarre qui aimait la politique, depuis très jeune. J’ai ressenti très tôt la nécessité d’assumer des responsabilités politiques, sans ne jamais me sentir représenté. Mais c’est lors de l’émergence de Ciudadanos sur le plan national que je me suis engagé en politique. Sa transversalité m’a séduit, face à l’affrontement continuel du PP et du PSOE qui, au final, n’avaient pas grand chose de différent. Il est vrai que les jeunes se sont désintéressés de la politique. Pour autant, j’ai l’impression que la tendance est entrain de s’inverser, les politiques se rapprochent de plus en plus des citoyens. L’émergence de Vox, comme celle de Podemos auparavant, contribue à la re-politisation des jeunes.

-(Gonzalo, PSOE) J’ai également toujours eu envie d’occuper des responsabilités politiques ; c’est pour cette raison que je me suis engagé au PSOE dès ma majorité. Venant d’une famille traditionnellement de gauche, votant principalement le PSOE ou Izquierda Unida (Gauche Unie, extrême-gauche, actuellement ralliée à Unidas Podemos), je me sens de gauche et c’est le parti qui représente le plus mes idées.

-(Juanjo, PP) Intéressé depuis jeune par la politique, je me suis affilié il y a deux ans aux Nuevas Generaciones (Nouvelles Générations, jeunesse du PP). Libéral, je me reconnais dans la vision libérale conservatrice de Esperanza Aguirre, l’ancienne maire de Madrid. En ce qui concerne l’apathie politique d’une grande partie de la jeunesse, je pense qu’en règle générale, les jeunes n’ont jamais été intéressés par la politique. Même si la crise et la corruption qui a touché la totalité des partis ont accru ce désintérêt, elles n’en ont pas été la cause principale.

-(Nacho, VOX) Pour ma part, je suis fils de communistes, et j’ai un passé communiste. Mais j’ai fini par me rendre compte que c’était une idéologie nocive. Je crois en l’importance des traditions et de l’histoire nationale, qui, en Espagne, ne commence pas avec la Guerre Civile (1936-1939) mais bien avant. Mon premier contact avec Vox s’est fait il y a deux ans : j’avais des amis qui y militaient et étaient également engagés au sein de Cañas Por España (Des bières pour l’Espagne, un groupe créé par les jeunes de Vox). Je me suis encarté l’année dernière, en partie car je suis catholique et que j’apprécie le fait que Vox assume pleinement son attachement aux valeurs catholiques de l’Espagne. Je ressens un sentiment de responsabilité, et j’ai compris que quand tu aimais quelque chose, il faut le défendre, comme la Constitution par exemple. Concernant l’abstentionnisme des jeunes, il faut dire que les partis traditionnels ont fait beaucoup de mal à la société, et surtout aux jeunes : corruption, ignorance de leurs problèmes… On ne perçoit plus le futur sur le long terme.

-(Daniel, Unidas Podemos) Avant de m’encarter au sein de Podemos à Ribargorza, en Aragon, ma région d’origine, je me suis engagé dans une association écologique qui s’opposait à la construction d’une autoroute qui aurait eu des effets nocifs sur l’écosystème de ma ville. Je suis de la gauche écologique et sociale. Je pense que Unidas Podemos peut changer la situation, d’abord car le parti a mis en place des mécanismes pour lutter contre le corruption et la professionnalisation de la vie politique. Par exemple, le parti a établi un maximum d’années durant lesquelles une personne peut être en politique, un salaire maximum dont le reste serait donné à des associations…

 

Les jeunes de moins de 25 ans représentent seulement 14,7% de l’électorat espagnol, tandis que les plus de 60 ans représentent le tiers… Malgré des chiffres préoccupants, les jeunes ne constituent pas un thème de campagne. Socialement, est-ce un désavantage d’être jeune ? L’Espagne est-elle une société  « adultocentrée » ?

 -(A) Je parle pour moi et non au nom de mon parti, mais le futur, je le vois plutôt sombre. L’année dernière, j’ai été marqué par une conversation avec des camarades de classe : une jeune fille racontait que sa sœur avait terminé sa licence en sciences politique et que l’unique travail qu’elle avait trouvé, c’était au sein d’une station essence… Je suis actuellement en deuxième année de cette même licence, et cette conversation m’a fait froid dans le dos.

 

-(G) Aujourd’hui, ce n’est pas facile d’être jeune en Espagne ; il faut s’engager.

 –(JJ) La majorité de l’électorat est adulte, et les jeunes s’abstiennent. Cela signifie que les jeunes ne sont ni quantitativement, ni qualitativement intéressants pour les partis politiques, et ça, ça pose un problème. Les jeunes avons une responsabilité : il faut s’intéresser, voter ! Si tu ne votes pas, le système t’oublie, et à raison. Si nous nous mobilisons, les partis politiques iront chercher la voix des jeunes.

-(N) C’est un fait, les jeunes sont une minorité démographiquement parlant. Mais si nous avons déjà un problème de démographie, l’avortement vient empirer la situation : chaque année, ce sont 100 000 futurs jeunes que l’on empêche de naître.

-(D) Oui, en réalité ça l’est, même si ça ne devrait pas l’être. Nous devons taper du poing sur la table, nous mobiliser, et nous rendre compte que nous sommes des votes, et que notre voix compte. C’est ce qui intéresse les partis en fin de compte, les voix…

 

13 réformes éducatives en trente ans, presque 14, et l’Espagne se maintient comme étant le second pays de l’Union Européenne ayant le taux de décrochage scolaire le plus élevé. Que devra faire le prochain gouvernement pour être à la hauteur de ce défi ?

 -(A) La faute revient au PP et au PSOE : chaque alternance était synonyme de réforme éducative, tout en menant une politique clientéliste auprès des communautés autonomes les plus nationalistes (Catalogne et Pays Basque), permettant que certaines écoles n’enseignent même pas l’espagnol. Il faut admettre qu’il y a également beaucoup d’inégalités entre les communautés autonomes, auxquelles il faut remédier. Le consensus autour de l’éducation est plus que nécessaire. Avec Ciudadanos, on propose un pacte national pour l’éducation, qui inclurait plus de soutien scolaire, la promotion de programmes d’excellence type internationaux au sein du système éducatif public, et la gratuité des livres pour toutes les familles. La formation professionnelle doit être perçue comme une voie comme une autre. L’espagnol doit être la langue commune.

-(G) Le PSOE prévoit d’investir dans la gratuité des écoles pour les enfants de 0 à 3 ans, car cette période est extrêmement importante. Il est également prévu de mettre en place un plan contre l’échec et le décrochage scolaire : il faut rendre le modèle éducatif plus attractif pour les jeunes. Pour autant, je ne pense pas que les langues régionales soient réellement un problème.

-(JJ) Durant la campagne, l’on a beaucoup parlé de la recentralisation de l’éducation pour qu’elle soit plus efficace. En Espagne, l’éducation est décentralisée, les compétences ayant été transférées aux communautés autonomes. Je pense que cela reste pertinent. Pour le reste, il faut également investir pour adapter l’éducation aux nouveaux défis, notamment en appuyant la formation professionnelle, et en vérifiant continuellement les compétences des élèves.

-(N) Nous sommes très mal classés par PISA, c’est un fait. Il faut investir dans la formation obligatoire et la post obligatoire, le secondaire. La Constitution établit la droit à l’éducation, et le droit de décision des parents la concernant. Dès l’école primaire, les enfants doivent savoir parler et écrire parfaitement l’espagnol. La compétence doit revenir à l’Etat. Et les parents doivent pouvoir réellement choisir comment éduquer leurs enfants, notamment en ce qui concerne l’éducation sexuelle.

-(D) Le problème de l’éducation en Espagne, c’est qu’elle est vue comme une dépense plutôt que comme un investissement. Il faut procéder à une nouvelle réforme consensuelle, pour ne plus avoir à changer de système à chaque échéance électorale. L’éducation doit être gratuite pour garantir une réelle égalité.

 

Malgré sa diminution, le chômage des moins de 25 ans est à hauteur de 33%, le second plus élevé derrière la Grèce. 1/5 des jeunes sont considérés comme « Nini », ils n’étudient pas et ne travaillent pas, et 2 millions d’espagnols entre 16 et 29 ans sont en situation de pauvreté. Le solde migratoire des jeunes reste négatif, le Roi lui-même affirmait que la société espagnole avait une dette envers ses jeunes. Comment faire pour que l’Espagne redevienne une terre d’opportunités pour sa jeunesse ?

 -(A) En Espagne, les travailleurs indépendants et les PME rencontrent de réels obstacles. Il faut faciliter leurs conditions, en réduisant leurs charges, pour qu’ils puissent employer plus. Il faut également réduire l’impôt sur les sociétés. En Espagne, il fonctionne par seuils et va jusqu’à 30%, alors qu’en Irlande il est de 12,5%. Une chose est sûre, si la gauche arrive au pouvoir, ce serait une catastrophe : donner les commandes de l’économie aux socialistes, c’est comme offrir une bouteille de whiskey à un alcoolique…

-(G) C’est faux. Le PSOE prévoit une réelle politique économique sociale, en investissant dans la recherche et le développement, en menant des politiques de l’emploi tout en réduisant le déficit et la dette publics. En somme, tout le contraire de la droite qui a constamment cherché à détruire l’Etat Providence.

-(JJ) On ne génère pas de richesses avec des politiques de gauche, et sans richesse, on ne génère rien. Ici, il y a le culte du fonctionnaire ; là n’est pas la solution. C’est dans l’emploi privé qu’il faut investir : les PME, les travailleurs indépendants… Créer une véritable culture de l’entreprenariat. Il faut aussi baisser les impôts.

-(N) Baisser les impôts pour que les PME puissent se développer et que les jeunes puissent se lancer dans l’entreprenariat, est essentiel. Il faut aussi réduire toutes les tâches administratives qui sont bien trop lourdes.

-(D) C’est le système productif dans son intégralité qu’il faut revoir ! L’ex premier ministre Rajoy a voulu être compétitif en baissant les salaires, mais il est impossible d’être compétitif dans ce domaine avec des pays comme la Chine ou le Bangladesh… Il faut investir dans la recherche et le développement, attirer à nouveau les jeunes qui sont partis. Il y a aussi le thème de la ruralité : certaines villes se vident car il n’y a aucune opportunité. Il faut financer la Loi de développement durable pour le monde rural qui n’a, jusqu’à maintenant, bénéficié d’aucun budget.

 

L’accès au logement pour les jeunes en Espagne est très compliqué. Selon l’observatoire d’émancipation du conseil de la jeunesse d’Espagne, 41% des jeunes entre 25 et 29 ans vivent encore avec leurs parents. La moyenne espagnole pour que les jeunes partent est de 29 ans, tandis qu’en Europe, elle est de 26 ans. Que faire ?

 -(A) Ciudadanos prévoit de mettre en place une Loi nationale du logement et augmenter le parc de logements sociaux en Espagne. Face à l’augmentation du prix des appartements dans certaines zones, il faut offrir une alternative pour ceux qui sont en difficulté.

-(G) Le gouvernement socialiste a approuvé un décret-loi royal de mesures urgentes pour répondre à l’urgence sociale en matière de logements. C’est un premier pas pour venir en aide aux jeunes qui ne peuvent pas s’émanciper du nid familial. Il favorise la location de logement, publics et privés, et crée un indice de référence des prix des logements, pour palier à l’augmentation de leur prix dans certaines villes.

-(JJ) En réalité, le problème central reste l’emploi : il faut donner aux jeunes de l’emploi pour qu’ils aient la capacité de s’émanciper.

-(N) Il faut contrôler les logements touristiques, qui sont la cause de l’augmentation du prix du logement de certaines villes. Mais il faut toujours garder en tête que chacun fait ce qu’il veut avec son bien…Le logement social doit aussi être régulé. Le problème de l’émancipation tardive est aussi culturel en Espagne. Et aujourd’hui, les jeunes terminent leurs études plus tard, et donc s’émancipent plus tard. Le thème du logement des zones rurales est également important : on ne les développe pas.

-(D) Si les jeunes n’ont pas de travail, c’est clair qu’ils ne pourront pas s’émanciper. L’Espagne n’a pas beaucoup de logements sociaux : il faut construire. Culturellement, la location est mal vue ; il faut changer les mentalités. Il existe aussi beaucoup de logements vacants, l’Etat devrait pouvoir les racheter.

 

Moins de 20% de la population actuelle a pu approuver la Constitution de 1978. Pensez-vous qu’il faille la réformer ? Concernant la figure du Roi, les jeunes sont les plus contestataires, notamment du à la corruption qui a touché la famille royale, ou à sa nomination par le dictateur Franco. La figure monarchique est-elle encore pertinente pour relever les prochains défis qui se confrontent à l’Espagne ?

 –(A) Je pense qu’on peut modifier des choses de cette Constitution. Notamment en matière d’organisation territoriale. Même si ce n’est pas ce que prévoit mon parti, je pense que les communautés autonomes devraient recevoir plus d’autonomie, pas seulement la Catalogne et le Pays Basque. Concernant la figure du Roi, il est vecteur de cohésion sociale ; ne nous méprenons pas, c’est le Roi de tous les Espagnols, pas une figure politique.

-(JJ) Notre Constitution est l’une des plus modernes d’Europe. On peut tout de même la modifier c’est sûr. En dehors de tout historicisme, notre monarchie est quasi républicaine : elle n’intervient en rien dans notre démocratie.

-(G) En matière d’organisation territoriale, on l’a vu, la Catalogne a besoin de plus d’autonomie. Concernant la monarchie, je suis Républicain, mais je sais que je suis minoritaire. Je pense que ce n’est pas le moment d’ouvrir ce débat en Espagne.

-(N) On peut changer la Constitution mais à travers les mécanismes qui y sont établis pour la réformer. Sinon, on tombe dans le piège des séparatistes. Moi, par conviction, je suis Républicain, même si ça peut sembler bizarre lorsque l’on est encarté à Vox. Mais je pense que là n’est pas la question ; le Roi représente l’Espagne à l’étranger, et il le fait très bien. Il faut donc l’appuyer. Je préfère avoir à la tête de l’Espagne un Roi non élu plutôt qu’un séparatiste comme Jordi Pujol, même s’il est élu par les citoyens.

-(D) Il faut sûrement réformer, mais avant tout, il faut débattre. Débattre sur le pouvoir du Sénat, sur le système électoral qui, favorisant les plus gros partis, engendre de grandes frustrations lorsque l’on se rend compte que notre vote est mal pris en compte. Concernant la monarchie, je suis partisan d’un référendum, mais je ne pense pas que ce soit d’actualité. Pour autant, questionner l’irresponsabilité du Roi devant la loi me paraît pertinent.

 

Les différents rapports sont de plus en plus inquiétants concernant le changement climatique. Dans toutes les grandes villes, les jeunes manifestent. Notre modèle de croissance est-il encore soutenable ?

 -(A, G, N) Bien sûr que non, il faut le revoir.

-(JJ) Il faut le revoir, mais à travers des mesures incitatives, non restrictives.

-(D) Je suis un fervent partisan de la décroissance. Il est de plus en plus évident de croire en la viabilité de la croissance infinie du capitalisme. Plus la prise de conscience sera tardive, et pire ce sera.

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